Extrait de "LE MONDE"

 

 

L'intégralité d'un débat avec Stéphane DIAGANA, champion du monde 1997 d'athlétisme et membre du comité des sportifs de l'Agence mondiale antidopage.

§ : Vous qui avez un point de comparaison, avez-vous le sentiment que le dopage a reculé depuis les années 1990 ?


Stéphane Diagana : Je répondrai d'une certaine manière oui, parce que la lutte s'est intensifiée. Je pense qu'elle commence à porter ses fruits. Il est de plus en plus difficile aujourd'hui de passer à travers les mailles du filet. En revanche, je pense qu'il y a de plus en plus de technologies mises à la disposition des gens qui veulent se doper. Mais c'est sans doute moins accessible qu'avant.


§. : Quel est le poids réel des institutions (politiques, éthiques du sport, comités de direction dans chaque discipline) face aux enjeux et aux pressions commerciales des entreprises qui investissent énormément dans tel ou tel athlète ou discipline sportive, et aux pressions financières qui pèsent sur les jambes de nos athlètes ?


Stéphane Diagana : C'est vrai qu'il y a des enjeux importants, mais ils concernent en premier lieu ces institutions dont vous parlez. Ce n'est pas forcément le monde économique qui pèse sur le sport, mais les fédérations qui doivent faire des choix quant au sport dont elles ont la charge. Je ne nie pas le poids de l'économie, mais les règlements et ceux qui les ont en main, ce sont les instances sportives. Depuis 1999 existe l'Agence mondiale antidopage, qui se place au-dessus des sports et au-dessus des Etats, et cela permet d'éviter une tentation d'être le moins-disant en termes de lutte antidopage pour préserver le spectacle et faire de l'argent. En outre, le Code mondial antidopage est en vigueur depuis 2003.


§ : Les fédérations des sports professionnels, comme le tennis, par exemple, font-elles tout ce qui est en leur pouvoir pour éradiquer ce fléau ou sont-elles limitées par les enjeux financiers ?


Stéphane Diagana : Justement, le tennis est un bon exemple. S'il y a eu la révélation du cas Puertas, finaliste à Roland-Garros en 2005, c'est parce qu'on est dans une nouvelle organisation qui contraint l'ensemble des fédérations à aller vers un même mouvement. Comme je le disais, avant, chacun faisait ce qui lui plaisait en matière de lutte antidopage, et aujourd'hui il y a un code, le Code mondial antidopage, qui oblige les fédérations à suivre certaines normes. Pour moi, c'est révélateur qu'on ait pour la première fois un finaliste de Grand Chelem suspendu, alors que, pendant longtemps, le tennis était supposé complètement épargné par le fléau du dopage. Ce qui, à mon avis, n'était pas le cas.


§ : Pensez-vous que certaines fédérations cachent des cas de dopage en demandant aux athlètes surpris d'être "blessés" pendant un temps déterminé ?


Stéphane Diagana : Je suis convaincu que cela s'est pratiqué à un certain moment. C'est difficile d'en apporter la preuve, mais cette pratique avait plusieurs avantages : pour la fédération concernée, éviter de salir l'image du sport avec lequel elle gagne de l'argent ; pour l'athlète, éviter de salir son image et donc de perdre éventuellement des sponsors ; mais une fois encore, aujourd'hui, l'harmonisation de la lutte antidopage et des procédures de contrôle rend cette pratique beaucoup plus difficile, voire impossible.


§ : Qu'est-ce que la "propreté" dans le sport ? Est-ce seulement une question de produits interdits ou non ? Cette notion de propreté ne recouvre-t-elle pas biens d'autres aspects d'éthique ?


Stéphane Diagana : Oui, bien sûr, je suis de cet avis. La notion de dopage peut aller au-delà d'une simple liste de produits interdits ou non. Mais on parle dans ce cas de "conduite dopante". Il faut faire la différence entre prendre des suppléments alimentaires et avoir recours à ces suppléments pour augmenter son potentiel, et non pour faire face à des pertes de nutriment liées à sa pratique.


§ : Il y a des produits dopants autorisés ?


Stéphane Diagana : Je vais prendre un exemple dont on a beaucoup parlé depuis quelques années, c'est la créatine. C'est une substance que l'on trouve naturellement dans l'alimentation, mais on sait que les protocoles d'utilisation qui permettent d'avoir une efficacité correspondent à l'absorption de quantités qui vont bien au-delà des rations alimentaires quotidiennes. Dans ces protocoles, ça correspond à l'équivalent de ce qu'on absorberait dans 25 kg de thon sur cinq jours. On n'est donc plus dans une logique de nutrition, mais dans une conduite dopante, même si c'est un produit qui est naturel.


§ : On a vraiment l'impression qu'en cyclisme prendre des corticoïdes n'est pas considéré comme du dopage. C'est devenu anodin...


Stéphane Diagana : Il y a des sports où, avant qu'il y ait eu toute notion d'interdit, donc de dopage, l'assistance à la performance par des médicaments était très ancrée dans la culture. Et le cyclisme en fait partie. Mais je pense que ceux qui ont ce regard par rapport à la prise de corticoïdes font maintenant partie de l'ancienne école.


§ : On considère que quelqu'un est dopé quand il met son corps en danger. N'est-il pas difficile de cibler le dopage ?


Stéphane Diagana : Ce n'est pas vraiment cela, la définition du dopage. Il n'y a pas que la notion de danger, il y a aussi celle d'inéquité sportive. Une fois qu'on a bien défini le dopage en termes d'inéquité et en termes de risques pour la santé, on peut agir beaucoup plus facilement.


§ : Le dopage ne cesse de se perfectionner : EPO micro dosé, "stages" hors saison, hormones de croissance dont on ne sait si elles sont vraiment détectables... Quelles sont les pistes du futur pour lutter contre ce fléau ?


Stéphane Diagana : Il faut absolument que la lutte antidopage s'organise sur le plan technique comme si les gens qui s'en occupent souhaitaient doper quelqu'un, pour avoir une vision qui anticipe ce que sera le dopage de demain. Dans ce sens, aujourd'hui, l'Agence mondiale antidopage s'entoure de spécialistes du génome pour prévoir et mieux lutter contre l'éventuel dopage génétique, même si ce n'est pas encore complètement envisageable aujourd'hui.

§ : Aujourd'hui le sport évolue à un échelon international, mais la lutte antidopage reste une politique nationale ou au mieux continentale. N'est-ce pas une faille pour combattre efficacement le dopage ?


Stéphane Diagana : Il est en effet indispensable que la lutte antidopage se passe sur le plan international. C'est pourquoi l'Agence mondiale antidopage a été créée. Aujourd'hui, il y a un travail avec l'Unesco pour élaborer un texte sur ce sujet, en vue de le faire signer par les plus grands Etats et le plus grand nombre d'Etats. Je rappelle donc qu'il faut que la lutte antidopage soit internationale, et qu'elle se fasse en chapeautant l'action de toutes les fédérations internationales.


§ : Que pensez-vous de "l'obligation de résultats" pour maintenir ou obtenir des subventions des mairies et autres pour les clubs de petites ou moyennes villes ? D'où un commencement de dopage chez les plus jeunes...


Stéphane Diagana : Ça pose le problème inhérent à la compétition, qui est la performance. Et ça, de toute façon, sera toujours présent dès que l'on parle de compétition. Si l'on veut garder le sport et en même temps lutter contre le dopage, ce n'est pas renoncer à la compétition, mais mettre en place des garde-fous. Exemple : faire figurer, dans le contrat de travail d'un employé de mairie ou quelqu'un qui a un contrat avec la ville qui a des missions sportives, le fait que l'incitation au dopage est une faute lourde. Il y a tout un dispositif législatif aussi au niveau national qui est un garde-fou supplémentaire.


§ : La clé de la lutte ne se joue-t-elle pas au niveau de l'éducation des jeunes sportifs : informer sur les risques, promouvoir les notions d'effort et dédramatiser la notion de défaite ?


Stéphane Diagana : Dédramatiser la notion de défaite, oui. Je dirai même faire la promotion des vertus de l'échec quand elle est associée à un travail. Et plus généralement, effectivement, faire un travail de prévention. Mais on sait, comme dans beaucoup de domaines, que la prévention seule ne suffit pas, malheureusement.


§ : On voit les dérives du dopage au niveau des véritables "amateurs" de sport. Comment lutter contre l'utilisation des produits à des niveaux inférieurs ? Quelles sont les actions menées pour la prévention dans les écoles de sport ?


Stéphane Diagana : Les éducateurs sont formés pour délivrer un message en matière de lutte antidopage. Pour ce qui est de la lutte antidopage pour le sport amateur, vous comprenez que c'est un problème très complexe. Hier, il y a eu le marathon de Paris avec plus de 30 000 personnes au départ, et il faut bien avouer que, dans ce domaine-là, c'est très difficile de faire des contrôles pour des gens qui courent en amateur, d'autant plus que le contrôle antidopage coûte très cher.


§ : Qu'est-il prévu en régions auprès des plus jeunes pour les sensibiliser au sport propre, alors que le dopage existe à ce niveau sans aucun contrôle, notamment en athlétisme ?


Stéphane Diagana : Il y a l'action des clubs, des ligues, des comités départementaux qui relaient l'action fédérale. Et il y a l'action du ministère de la jeunesse et des sports, relayée également par les directions régionales jeunesse et sports. Mais, je le répète, l'action la plus efficace doit être celle des plus proches des jeunes concernés : parents et entraîneurs, qui doivent être avant tout des éducateurs.


§ : A quand les contrôles antidopage sur les trois premiers des épreuves régionales ou interrégionales ?


Stéphane Diagana : Je réponds de la même façon : c'est un problème de coût. Les analyses coûtent très cher, et si l'on multiplie par le nombre d'événements et de sports, c'est un budget pharaonique, que la lutte antidopage ne possède pas.


§ : Les athlètes ont-ils dans leur cursus universitaire des séminaires sur les produits dopants et leurs effets ?


Stéphane Diagana : Non, ça ne se fait pas dans le cadre du cursus universitaire. Certains athlètes deviennent champions en ayant, par exemple, fait des études d'architecture. Cela se fait plus tard, par les instances sportives.


§ : Avez-vous été confronté directement ou indirectement au dopage durant votre carrière ?


Stéphane Diagana : Non, en fait j'ai pris position très tôt contre le dopage dans ma carrière. Du coup, les gens étaient avertis et ne prenaient pas le risque de me proposer quoi que ce soit.


§: Je fus très surpris, lors des derniers JO, de voir le retour des montagnes de muscles sur 100 mètres, sans que personne ne s'en offusque. Les mailles du filet sont-elles aussi serrées que vous le pensez ? Que pensez-vous de tous ces nouveaux physiques, que ce soit dans l'athlétisme ou bien dans le rugby ? On peut légitimement se poser des questions sur ces véritables métamorphoses.


Stéphane Diagana : Je profite de l'occasion pour mettre les gens en garde sur l'apparence. Quand en 2002 Tim Montgomery bat le record du monde du 100 m, tout le monde s'écrie : "formidable, en plus, il est filiforme". Quelques années après, on apprend qu'il était impliqué dans l'affaire Balco... Donc il faut se méfier des apparences. Pour un coureur de 100 mètres, l'action des bras est loin d'être négligeable, il faut donc effectuer beaucoup de travail du haut du corps, d'où ces musculatures importantes. Elles peuvent être naturelles ou pas, mais l'apparence ne peut rien prédire.


§ : Pensez-vous qu'il faudrait revoir, analyser et rectifier certains records du monde douteux, et est-ce que cela serait possible ? comme, par exemple, ceux de Jarmila Kratochvilova (qui n'a jamais été convaincue de dopage) sur 400 et 800 mètres, en 1983, et qu'aucune athlète n'a pu réellement mettre en danger jusqu'à aujourd'hui, alors qu'elles sont supposées être mieux préparées.


Stéphane Diagana : Je pense qu'il faut le faire, à partir du moment où on a des preuves. Le dopage des pays de l'Est était institutionnalisé. Des archives doivent être accessibles, et, sur la base de celles-ci, on devrait déclasser les athlètes qui doivent l'être. Pour le reste, je suis contre un effacement systématique des records établis avant une date donnée, car tant qu'on n'a pas de preuves formelles, il n'y a pas raison qu'on procède ainsi.


§ : Et si on libéralisait le dopage, comme l'a laissé entendre Bode Miller ? Si les sportifs veulent jouer avec leur santé, libre à eux, non ? Que répondez-vous à ceux qui prônent la légalisation du dopage en prenant pour exemple les gens qui se dopent pour aller au travail gagner leur vie, et qui se disent libres de faire subir ce qu'ils veulent à leur propre corps ?


Stéphane Diagana : Il y a deux questions. En ce qui concerne la deuxième, la différence c'est que dans les autres domaines que le sport, il n'y a pas de règle en matière de dopage. Si un jour on demande à un étudiant à la sortie d'un examen préparatoire à une grande école d'uriner dans un flacon pour voir s'il n'a pas pris de stimulant intellectuel qui serait interdit, on pourrait alors comparer le sport et ce milieu-là. Pour l'instant, ce n'est pas le cas, il n'y a donc pas lieu de faire ce genre de comparaison.
Pour ce qui est de la première question, je pense que c'est complètement irresponsable de laisser les sportifs face à eux-mêmes dans cette situation, car on met aussi en péril ainsi l'avenir des plus jeunes et des enfants, qui n'auront pas d'autre alternative que de penser qu'ils devront à un moment faire un choix entre leur santé et leur envie de réussite sportive.


§: On parle très (trop ?) peu du dopage dans le foot. Penses-tu qu'il y a du dopage dans le foot ? Le poids économique du foot empêche-t-il une analyse de fond de ce phénomène et une lutte contre le dopage efficace dans ce sport ?


Stéphane Diagana : Oui, le football pose problème et a souvent tendance à se placer comme un cas à part. On l'a vu pour la signature du Code mondial antidopage, la Fédération internationale de football ayant été l'une ou la dernière à le signer. Le poids économique y est pour beaucoup, mais je crois que pour bien lutter contre le dopage, il faut s'y prendre comme pour le désarmement : faire en sorte que chacun soit convaincu que l'autre désarme aussi...
Pour en revenir au sujet de ce chat, je pense que le sport propre est possible. C'est même souhaitable s'il ne veut pas perdre sa valeur émotionnelle et économique. Mais cela demande beaucoup de volonté et l'organisation la plus adaptée qui soit.