DOPAGE :

Tête de turc !


Le professeur Michel Rieu s'intéresse au dopage depuis quarante ans.... L'ancien conseiller scientifique de l'AFLD raconte une lutte de plus en plus difficile.

Le passeport biologique, utilisé dans le cyclisme, l'athlétisme, le ski, la natation et bientôt le tennis, sert-il à quelque chose ?
L'autotransfusion, c'est la seule chose pour laquelle le profilage sanguin est utile. Et encore, il est utile à condition qu'on tombe vraiment au moment où il y a eu un prélèvement de sang : on voit un effondrement des globules rouges puis une remontée rapide, surtout qu'elle est aidée par l'utilisation d'EPO. Les profils sont très travaillés par les dopeurs et quand vous faites un suivi biologique, si vous voyez une anomalie, il faut répéter les contrôles très vite. C'est la limite du système. Avant, il y avait de véritables ruptures dans les courbes. On prélevait par exemple 500 ml de sang, l'hémoglobine s'effondrait, et au moment venu on remettait 500 ml : l'hémoglobine faisait un pic. Maintenant, les dopés sont beaucoup plus prudents. D'abord, ils prélèvent de petites masses de sang et ensuite ils font de petites transfusions, de façon à ce que ça lisse la courbe, qu'on ne puisse avoir aucune certitude. Le problème, c'est que beaucoup savent très bien qu'un certain nombre de détections ne sont plus utilisées. Par exemple, un repenti, bon cycliste amateur, nous a dit : " L'homo-transfusion, on sait que vous ne la recherchez plus donc ça se refait. " On avait arrêté car ça se faisait plus et ça coûtait cher ! Même chose pour la CERA [EPO de troisième génération, ndlr]. Les sportifs savent très bien à quel période les laboratoires recherchent telle substance, telle méthode dopante.


En athlétisme, le passeport biologique continue de confondre des dopés (voir l'affaire des athlètes turques)
C'est parce qu'ils ne se sont pas encore adaptés ! Et en athlétisme, les sportifs sont très dispersés. En cyclisme, ce sont des équipes, regroupées, qui maîtrisent ça. Avec la Fédération d'athlétisme (IAAF), nous avons de très bons rapports. A mon avis, c'est celle qui travaille le mieux contre le dopage. Ça ne veut pas dire qu'ils l'ont éradiqué, loin de là, ils ne sont pas sortis de l'auberge. Les performances sont un peu étonnantes, quoique dans certains domaines elles ont stagné, c'est bon signe. En sprint, par contre, je ne comprends pas très bien... Quel type de dopage peuvent-ils utiliser pour accroître leurs performances ? Pour Ben Johnson, on voyait bien sa musculature. Là, ce n'est pas évident. Mais on peut aussi cultiver le rêve...


Justement, n'avez-vous jamais envie de croire en des performances exceptionnelles ?
Il n'y aurait qu'Usain Bolt, je me dirais qu'on a un type merveilleux. Mais là, ils sont deux ou trois derrière lui, du même pays [la Jamaïque, ndlr], qui n'est quand même pas un grand pays. Donc ça interroge.
L'affaire des athlètes turques :
De grosses suspicions pesaient sur les performances des athlètes turques. En effet, certaines victoires avaient un goût de déjà vu, un arrière-goût que l'on pourrait qualifier " D'Allemand de l'Est ".
Cela vient de se confirmer. La championne olympique Asli Cakir Alptekin était dans le collimateur des contrôleurs de l'Agence Mondiale de Lutte Antidopage car son passeport biologique présentait de flagrantes anomalies, ne pouvant s'expliquer que par des conduites dopantes. Déjà convaincue de dopage lorsqu'elle était junior, et suspendue alors pour deux ans, elle pourrait encourir une suspension à vie.
Egalement dans l'śil du cyclone, la spécialiste des haies Nevin Yanit, seulement 5ème aux JO de Londres sur le 100 m haies, mais triple championne d'Europe, à Barcelone en 2010, à Helsinki en 2012, et à Göteborg début mars sur 60 mètres haies. Elle aussi présenterait des paramètres douteux sur son passeport biologique laissant penser à des préparations frauduleuses. C'est donc le système turc qui pourrait s'effondrer, un système qui semble avoir repris les vieilles recettes du passé, la même vision du sport à des fins politiques.
Concernant le cas de Asli Cakir Alptekin, c'est l'Anglaise Lisa Dobriskey qui avait vu juste le soir de la finale olympique, dénonçant sans les nommer les deux athlètes turques, médaillées d'or et d'argent, réalisant un hold-up. L'Anglaise espérait que le temps lui donnerait raison et que les analyses futures viendraient confirmer son jugement. C'est chose faite, mais un peu tard, car une finale olympique ne se dispute qu'une seule fois…